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In a Direct Line - Photo par Ulli Diemer

Réflections sur l'autodétermination

Par Ulli Diemer


Canadian Dimension avait complètement raison en affirmant dans son éditorial du numéro de novembre-décembre que la gauche devait bien réfléchir sur l'autodétermination.

Pour commencer il faudrait se demander si la formule classique de la gauche, "le droit à l'autodétermination", garde un sens quelconque. Peut-être n'est-ce qu'encore un slogan vide qui n'est bon qu'à être répété comme une mantra pour s'épargner le trouble de la réflection critique?

La position traditionnelle de la gauche a été représentée par la réponse de Leo Panitch à l' éditorial de CD. Cette position peut être résumée en trois points:
1. Nous devons soutenir le droit du Québec à l'autodétermination.
2. Pour le Québec la seule façon d'exerces son droit à l'autodétermination est de faire sécession et de créer un État-nation indépendant.
3. Le rôle des Canadiens d'expression anglaise est de supporter l'indépendance quebécoise et de ne pas poser des questions embarrassantes.

La position de Panitch, largement soutenue par la gauche, est attrayante pour ceux qui aiment les réponses simples aux questions compliquées. Son vrai message est que la gauche n'a rien à dire à ce sujet.

Vous n'y trouverez pas la moindre trace d'une analyse socialiste, pas une seule affirmation avec laquelle l'ennemi des syndicats Jacques Parizeau ou Lucien Bouchard, l'homme de main de Mulroney, ne seraient pas d'accord. Il paraît que la notion de l'autodétermination ne peut pas être soumise à une analyse de classe et, bien entendu, n'a rien à faire avec le changement de la source du pouvoir économique et politique, avec la démocratisation et la lutte pour le socialisme.

Pour Panitch et ses compagnons l'autodétermination n'a qu'un seul sens: celui de la sécession. Ils disent aux Quebécois: "Vous avez le droit de partir. Alors dépêchez-vous!"

Il ne leur passe pas par la tête que les Quebécois peuvent choisir une option différente de celle de la sécession. Panitch insiste: "nous devons ouvrer pour la séparation la plus amicale que possible et les relations les plus proches… si le droit à l'autodétermination est exercé au moyen d'un référendum.

Ne peut-on pas s'imaginer que si "le droit à l'autodétermination est exercé au moyen d'un référendum", les Quebécois peuvent décider par leur vote de rester au Canada? Le Québec a-t-il le droit de NE PAS se séparer? Il paraît que non. Panitch insiste que la gauche anglo-canadienne doit supporter sans équivoque un Québec indépendant bien qu'il se rende compte que la majorité des Quebécois NE VEULENT PAS de Québec indépendant.

Le fait que les sondages d'opinion ne montrent qu'un support de 30 pour cent pour l'indépendance n'intéresse pas ces défenseurs de l'autodétermination ainsi que le fait incommode que les Quebécois ont déjà exercé leur droit à l'autodétermination par un référendum. Pendant ce référendum de 1980 le gouvernement du Parti Quebécois avait intentionnellement concocté une question vague désignée à maximiser le vote "oui" en faisant l'impression que la "souveraineté-association" pouvait être atteinte sans se séparer du Canada. Malgré ce stratagème, 60 pour cent de Quebécois ont avaient exercé leur droit à l'autodétermination en votant "non". Nonobstant ce choix univoque de la part des Quebécois, la gauche anglo-canadienne continue à supporter dans son ensemble l'indépendance du Québec sans voir que cette position contredit leur prétention de supporter "l'autodétermination".

Si "l'autodétermination" signifie la séparation du Canada même si la majorité des Quebécois l'oppose, pour la population indigène la sécession du Québec est considérée inacceptable quuoi qu'en pensent les indigènes eux-mêmes. En niant que les Cri du Nord du Québec on le droit de rester une partie du Canada dans le cas de la séparation du Québec, Panitch ignore la volonté des indigènes en les déclarant dupes des "fédéralistes".Ajoutons encore qu'il reste tout à fait calme à propos du fait que certains nationalistes quebécois sont racistes par rapport aux indigènes, bien qu'il nous demande sans doute à dénoncer le racisme partout ailleurs au Canada et dans le monde.

Le "droit à l'autodétermination" promulgué par Panitch et une bonne part de la gauche n'est en vérité qu'une forme de support déraisonné au nationalisme bourgeois. Au contraire, les socialistes comme Karl Marx et Rosa Luxemburg disaient toujours qu'il fallait analyser le contenu politique, économique et de classe de chaque mouvement nationaliste en particulier et ne soutenir que ceux qui sont progressifs.

Comme écrivait Rosa Luxemburg, "la position socialiste à l'égard des problèmes des nationalités dépend des circonstances concrètes dans chaque cas qui sont diffèrentes d'un pays à l'autre et changent au cours de temps dans chaque pays". C'est pourquoi, écrivait-elle, "la question nationale ne peut pas être résolue à l'aide d'un vague cliché, même à l'aide d'une formule si bien sonnante comme 'le droit des nations à l'autodétermination'. Ou bien cette formule n'exprime absolument rien étant une phrase vide qui n'oblige à rien , ou bien elle parle du devoir des socialistes de soutenir sans conditions préalables toute aspiration nationale; dans le dernier cas elle est simplement fausse".

Une analyse politique sérieuse comme l'envisageaient Marx et Luxemburg est aujourd'hui très peu pouplaire parmi la gauche, peut-être, parce qu'elle demande un effort intellectuel. Elle fut remplacée par une acceptation sans réserves des conceptions bourgeoises de la nationalité et de l'État -nation dépourvues de contenu de classe ou de contenu social.

Le dogme accepté aujourd'hui paraît être que chaque nationalité et chaque groupe ethnique ou linguistique a le besoin et le droit d'avoir un État indépendant. Pourtant il est rarement possible de tracer des frontières politiques correspondant à la nationalité. Presque chaque État-nation ou État-nation aspirant a ses propres minorités nationales dont les revendications territoriales peuvent entrer en conflit avec l'État. Ces groupes ethniques sont généralement entremêlés et n'évitent pas les mariages mixtes. Ils partagent le même territoire physique, les mêmes villes, les mêmes rues, les mêmes chambres à coucher.

Par conséquent, à l'exception de rares situations où un groupe national constitue une société homogène unie dans son aspiration à l'indépendance dans les frontières incontestées, "l'autodétermination" pour la majorité signifie souvent le déni du droit à l'autodétermination aux minorités. Ces minorités sont confrontées à leur tour avec le choix de perdre leurs droits nationauaux et linguistiques ou d'abandonner leurs domiciles ancestraux dans l'une de ces tragédies humaines connues par la désignation euphémiste de "transferts de population". Il ne faut pas s'étonner alors que la violence est la règle plutôt que l'exception dans ces situations.

Dans le Québec l'indépendance reste le but d'une minorité. Il n'y a pas de chances qu'elle obtienne une majorité écrasante dans un référendum. Supposons quand même que dans un référendum futur 51% de la population ou même 55% votent pour l'indépendance. Est-ce que ça signifie que les 49% ou les 45% qui veulent garder leur nationalité canadienne peuvent être privés d'une façon légitime de leur "droit à l'autodétermination" ? Si le peuple de Eastern Townships, historiquement anglophone, veut que leur région reste une partie du Canada, est-il justifiable de leur nier ce droit?
Que peut-on dire d'une "théorie de l'autodétermination" qui empêcherait la sécession de Montréal du Québec si la majorité de sa population le voudrait?

Face aux questions semblalbles les adeptes de "l'autodétermination" donnent des réponses évasives. "Êtes-vous prêt à contester les frontières du Québec?" - pose Panitch une question rhétorique comme si cette question même était suffisante pour la rejeter en tant qu'absurde. Il paraît que "le droit à l'autodétermination" ne s'applique qu'à l'échelle du Canada, pas à l'échelle du Québec, bien qu'il n'explique pas pourquoi c'est ainsi. Comme un dogme réligieux, "le droit à l'autodétermination" ne peut pas être soumis à l'examen inévitablement embarrassant de l'analyse logique sans parler de l'analyse de classe.

Comme une armée démoralisée par les défaites qu'elle a subies, la majeure partie de la gauche bat en retraite, abandonnant sans distinction non seulement les dogmes inutiles du léninisme et de la démocratie sociale, mais aussi les principes et les instuments analytiques dont elle va avoir besoin en avenir.

Les résultats sont déprimants.Un socialiste indépendant solide d'autrefois comme Leo Panitch demande aujourd'hui à CD de bien vouloir lui expliquer "purquoi la classe est plus importante que la nation en tant que valeur"et soutient l'Acoord de Charlottetown de Mulroney destinés à donner à la bourgeoisie une constitution politique irreversiblement déformée conformement aux demandes des corporations transnationales.

La majeure partie de la gauche dépense son énergie à demander à l'État capitaliste la solution de nos problèmes ou à chercher les voies à "reparer" l'État comme si quelque chose s'était abîmé brusquement. La gauche a toujours été attirée par l'État comme les papillons de nuit sont attirés par le feu; plus ça devient noir, plus elle est attirée par les illusions étatistes et nationalistes.

La gauche quebécoise a abandonné presque totalement son ordre du jour socialiste dans sa fixation nationaliste et il n'y a rien d'étonnant dans le fait qu'elle est devenue aussi impuissante et peu importante que la gauche anglo-canadienne.Au Québec ainsi qu'au Canada anglophone la gauche soutient sans question l'indépendance bien qu'il est évident que le résultat sera un plus grand contrôle des corporations transnationales des États-Unis sur le Québec ainsi que sur le reste du Canada. Le Québec va devenir une néocolonie francophone des États-Unis avec moins de contrôle sur son destin qu'il n'a aujourd'hui.

La gauche continuera de se vautrer dans ce marécage tant qu'elle est encombrée par son acceptance sans question du slogan "le droit à l'autodétermination".

La signification cachée, la vraie essence de ce slogan est la thèse que la coéxistance de deux groupes ethniques ou linguistiques dans un seul pays n'est ni possible ni désirable. Je ne peux pas m'imaginer un point de vue plus pessimiste et moins socialiste.

Quant à moi, je voudrais suggérer pour la gauche une perspective différente basée sur les thèses suivantes:

1. Les Quebécois francophones constituent une nationalité distincte au sein du Canada. Selon toute définition acceptée de l'oppression le Québec n'est pas une nation opprimée.

2. Les socialistes anglo-canadiens doivent soutenir les droits du Québec à l'intérieur du Canada, y compris surtout le contrôle sur sa langue, culture, éducation et développement social.

3. Les socialistes anglo-canadiens doivent opposer toute manifestation du chauvinisme anti-quebécois chez les Canadiens anglophones.

4. Le démontage du Canada serait contraire aux intérêts du peuple travailleur au Canada aglophone ainsi qu'au Québec. Il doit être opposé.


Publié dans le numéro du décembre 1994 -janvier 1995 de Canadian Dimension.

Also available in English: Thinking About Self-Determination
También disponible en español: Pensando en la Auto-determinación.
Diesen Artikel gibt es auch auf deutsch: Gedanken über Selbstbestimmung.
Also available in Polish: Przemyślenia o samostanowieniu i niepodległości.
Also available in Portuguese: Pensando sobre Autodeterminação.




Ulli Diemer
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